Lithium et NSAID : Risques de néphrotoxicité et de toxicité systémique

Si vous prenez du lithium pour traiter un trouble bipolaire, un simple analgésique comme l’ibuprofène peut vous mettre en danger. Ce n’est pas une hypothèse lointaine : c’est une réalité clinique bien documentée, avec des conséquences parfois irréversibles. Des études montrent que l’association entre lithium et NSAID augmente le risque de toxicité du lithium de 25 à 60 %, et multiplie par 3,2 le risque de lésion rénale aiguë. Pourtant, cette interaction reste sous-estimée, même par des médecins qui ne prescrivent pas le lithium. Pourquoi ? Parce que les signes sont subtils, les effets s’accumulent lentement, et beaucoup pensent qu’un simple anti-inflammatoire n’est pas dangereux. Ce n’est pas le cas.

Comment le lithium et les NSAID interagissent-ils ?

Le lithium est éliminé par les reins. Il traverse les tubules rénaux comme une molécule d’eau, et son taux dans le sang dépend directement de la quantité d’urine produite et de la perfusion rénale. Les NSAID, comme l’ibuprofène, le naproxène ou l’indométacine, bloquent les enzymes COX-1 et COX-2. Ces enzymes produisent des prostaglandines, des molécules qui maintiennent le flux sanguin dans les reins. Quand les prostaglandines diminuent, les reins réduisent leur filtration. Résultat : le lithium n’est pas éliminé aussi vite. Il s’accumule. Et avec lui, les symptômes de toxicité : tremblements, confusion, nausées, perte d’équilibre, et parfois, des crises convulsives.

Les effets ne se font pas attendre longtemps. Dans 80 % des cas, le taux de lithium augmente de manière significative dans les 48 à 72 heures suivant la prise d’un NSAID. Une étude publiée dans le Journal of Clinical Psychopharmacology en 2013 a montré que même une seule prise d’ibuprofène peut provoquer une élévation du lithium dans le sang. Et ce n’est pas une question de dose : même les petites quantités (200 mg d’ibuprofène) suffisent à déclencher le problème.

Quels NSAID sont les plus dangereux ?

Tous les NSAID ne sont pas égaux en termes de risque. L’indométacine est le pire : elle peut faire monter le taux de lithium de 40 à 60 %. Le piroxicam et le naproxène suivent, avec des augmentations de 25 à 35 %. Même l’ibuprofène, souvent considéré comme « sûr », augmente les niveaux de lithium de 20 à 30 %. Et pourtant, il est encore prescrit sans précaution.

Les exceptions ? L’aspirine à faible dose (81 mg) et le célecoxib. Ils ont un impact minimal - moins de 10 % d’augmentation. Mais attention : même ces deux-là peuvent être dangereux chez les personnes âgées ou déjà en insuffisance rénale. La règle est simple : si vous prenez du lithium, aucun NSAID ne devrait être utilisé sans surveillance médicale stricte.

Le risque pour les reins : une double attaque

La toxicité n’est pas seulement due à l’accumulation du lithium. Le lithium lui-même est néphrotoxique. Il endommage les cellules rénales en bloquant une enzyme appelée GSK-3β, ce qui provoque une accumulation toxique de protéines. Les NSAID viennent en plus : ils réduisent le flux sanguin rénal, ce qui affaiblit encore les reins. C’est une double attaque.

Une étude de 2023 dans JAMA Network Open a suivi plus de 12 000 patients sur cinq ans. Ceux qui prenaient à la fois lithium et NSAID ont vu leur taux de filtration glomérulaire (eGFR) chuter de plus de 30 % deux fois plus souvent que ceux qui prenaient uniquement du lithium. Pour les patients âgés de plus de 65 ans, le risque est encore plus élevé. Dans ce groupe, 52 % des lésions rénales aiguës liées au lithium étaient directement attribuables à un NSAID.

Et les dommages ne sont pas toujours réversibles. Dans une série de cas publiée en 2022, 35 % des patients hospitalisés pour toxicité du lithium ont développé une insuffisance rénale permanente. Cela signifie qu’ils pourraient avoir besoin de dialyse à long terme - juste parce qu’ils ont pris un anti-inflammatoire pour une douleur de dos.

Reins endommagés par l'interaction entre lithium et NSAID, avec des vaisseaux rénaux rétrécis et des protéines toxiques.

Et si vous avez besoin d’un analgésique ?

La première règle : évitez les NSAID. La deuxième : utilisez l’acétaminophène (paracétamol). Il n’affecte pas la fonction rénale ni le taux de lithium. Il est la référence en matière de douleur chez les patients sous lithium. La dose maximale recommandée est de 3 g par jour - au-delà, il devient toxique pour le foie, mais pas pour les reins.

Si l’acétaminophène ne suffit pas, le tramadol peut être une option. Il n’augmente pas significativement le lithium, mais il peut causer des effets secondaires comme la somnolence ou la constipation. Il faut commencer à faible dose (25 mg par jour) et augmenter très progressivement.

Les opioïdes ? Ils peuvent être utilisés à court terme, mais ils augmentent légèrement le taux de lithium (10 à 15 %) en raison de la déshydratation qu’ils peuvent provoquer. Et ils présentent un risque de dépendance. Ce n’est pas une solution idéale, mais parfois, c’est la moins mauvaise.

Les erreurs courantes qui mettent les patients en danger

Un grand nombre de patients ne savent pas qu’ils sont en danger. Ils prennent un NSAID parce qu’un médecin généraliste leur a prescrit un anti-inflammatoire pour une tendinite, une arthrose ou une migraine - sans savoir qu’ils prenaient du lithium. Une étude en 2023 a révélé que seulement 58 % des médecins généralistes savent que les NSAID sont dangereux avec le lithium.

Sur Reddit, des centaines de patients racontent leur expérience. Des tremblements intenses, des épisodes de confusion, des hospitalisations. Beaucoup disent qu’on ne leur a jamais parlé du risque. Certains ont même été hospitalisés après avoir pris de l’ibuprofène pour un mal de tête, alors qu’ils prenaient du lithium depuis des années.

Le problème vient aussi du système. Les alertes électroniques dans les dossiers médicaux existent, mais elles sont souvent ignorées ou désactivées. À l’hôpital, les infirmiers ne vérifient pas toujours les médicaments pris en dehors du service psychiatrique. Et les patients, eux, ne pensent pas à dire qu’ils prennent du lithium quand ils vont chez le dentiste ou chez le rhumatologue.

Médecin offrant du paracétamol à un patient, un bouclier protège contre les anti-inflammatoires dangereux.

Que faire si vous êtes sous lithium ?

  • Ne prenez jamais un NSAID sans en parler à votre psychiatre ou à votre néphrologue.
  • Si un NSAID est absolument nécessaire (ex. : après une chirurgie), votre taux de lithium doit être vérifié 48 à 72 heures après le début du traitement.
  • Vous devrez peut-être réduire votre dose de lithium de 25 à 50 % pendant la période d’usage du NSAID.
  • Hydratez-vous bien : buvez au moins 2,5 à 3 litres d’eau par jour pendant que vous prenez un NSAID.
  • Surveillez les signes de toxicité : tremblements, diarrhée, vomissements, perte de coordination, confusion.
  • Ne croyez pas que « quelques jours » sont sans risque. Les effets peuvent durer jusqu’à 10 jours après l’arrêt du NSAID.

Les nouvelles pistes pour réduire les risques

Des chercheurs travaillent sur des molécules qui pourraient protéger les reins sans interférer avec l’élimination du lithium. Une étude de phase 2 en 2023 a testé un analogue de la prostaglandine E1. Les résultats montrent une réduction de 87 % de l’augmentation du lithium chez les patients qui prenaient ce nouveau traitement en même temps qu’un NSAID. Ce n’est pas encore disponible, mais c’est une avancée majeure.

En parallèle, les autorités sanitaires renforcent les alertes. La FDA a exigé en 2021 un avertissement en haut de la notice du lithium. L’Agence européenne des médicaments recommande désormais que les systèmes d’ordonnance électronique bloquent automatiquement la prescription d’un NSAID si un patient est sous lithium - sauf si un néphrologue a donné son accord.

Pourtant, en 2023, près de 29 % des patients sous lithium ont reçu au moins une ordonnance de NSAID. Ce chiffre monte à 39 % chez les plus de 65 ans. Le problème persiste, malgré les preuves.

Le lithium reste indispensable - mais il faut le protéger

Le lithium est toujours le traitement le plus efficace pour prévenir les épisodes maniaques et dépressifs, et surtout, pour réduire le risque de suicide. Une méta-analyse de 2022 a montré qu’il diminue le risque de suicide de 44 %, contre seulement 22 % pour les autres stabilisateurs de l’humeur.

C’est pourquoi il ne faut pas l’abandonner. Mais il faut apprendre à le protéger. Cela signifie que les médecins doivent être mieux formés, que les patients doivent être mieux informés, et que les systèmes de santé doivent faire mieux pour empêcher les erreurs.

Si vous prenez du lithium, votre sécurité dépend de votre vigilance. Ne laissez personne vous prescrire un anti-inflammatoire sans vérifier d’abord. Vos reins ne peuvent pas se permettre d’être sacrifiés pour une douleur passagère.

Pourquoi les NSAID augmentent-ils le taux de lithium dans le sang ?

Les NSAID bloquent la production de prostaglandines, des molécules qui maintiennent le flux sanguin dans les reins. Quand ce flux diminue, les reins filtrent moins de lithium, qui s’accumule donc dans le sang. Cela peut se produire en seulement 48 heures après la première prise d’un NSAID.

Quel analgésique est sûr à prendre avec le lithium ?

L’acétaminophène (paracétamol) est le choix le plus sûr. Il n’affecte pas la fonction rénale ni le taux de lithium. La dose maximale recommandée est de 3 grammes par jour pour éviter les dommages au foie. Évitez les formes combinées avec caféine ou autres substances.

Combien de temps le risque persiste-t-il après l’arrêt d’un NSAID ?

Les effets sur la fonction rénale peuvent durer jusqu’à 7 à 10 jours après l’arrêt du NSAID. Pendant cette période, le lithium continue d’être éliminé plus lentement. Il est donc crucial de continuer à surveiller les niveaux de lithium et d’éviter une nouvelle prise de NSAID.

Les personnes âgées sont-elles plus à risque ?

Oui, beaucoup plus. Avec l’âge, la fonction rénale diminue naturellement. Chez les personnes de plus de 65 ans, le risque de lésion rénale aiguë due à un NSAID est deux fois plus élevé. Dans 52 % des cas d’insuffisance rénale liée au lithium, le patient était âgé de plus de 65 ans.

Le célecoxib est-il sans risque avec le lithium ?

Non. Même si le célecoxib cause moins d’augmentation du lithium que l’ibuprofène (environ 10 à 15 %), il reste dangereux, surtout chez les personnes ayant déjà une insuffisance rénale. Aucun NSAID ne devrait être considéré comme « sûr » avec le lithium.

Que faire si je ressens des tremblements après avoir pris un NSAID ?

Arrêtez immédiatement le NSAID. Buvez beaucoup d’eau. Contactez votre médecin ou rendez-vous aux urgences. Les tremblements, la confusion, la diarrhée ou les vomissements peuvent être les premiers signes d’une toxicité du lithium. Un taux sanguin doit être vérifié dans les 2 heures. Une intoxication non traitée peut entraîner des lésions cérébrales permanentes.

10 Commentaires


  • Marie H.
    Marie H. dit:
    novembre 18, 2025 at 22:31

    Je viens de lire cet article en entier, et je dois dire que ça m’a fait froid dans le dos… Je prends du lithium depuis 8 ans, et j’ai déjà pris de l’ibuprofène pour un mal de tête… sans savoir. Merci pour ce rappel urgent. Je vais en parler à mon psychiatre dès demain. On ne prend pas ce genre de risques pour une douleur passagère.

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  • James Atom
    James Atom dit:
    novembre 20, 2025 at 03:59

    Je suis médecin généraliste en région parisienne. Je ne savais pas que l’ibuprofène pouvait avoir un tel impact. J’ai prescrit ça à trois patients sous lithium l’an dernier. Je vais revoir mes pratiques. Merci pour cette alerte claire, structurée, et terrifiante.

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  • Thomas Willemsen
    Thomas Willemsen dit:
    novembre 21, 2025 at 05:31

    Il est important de nuancer : le risque est réel, mais il est quantifiable et gérable. Une étude de 2021 dans la revue European Journal of Clinical Pharmacology montre que chez les patients suivis régulièrement, avec contrôle du taux sanguin, la survenue d’une toxicité est inférieure à 2 %. L’essentiel est la surveillance. Le panique n’est pas utile - la vigilance, oui.

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  • Chantal Francois
    Chantal Francois dit:
    novembre 22, 2025 at 05:19

    L’acétaminophène est la seule option raisonnable./p>

  • Roland Patrick
    Roland Patrick dit:
    novembre 23, 2025 at 09:24

    Les gens prennent des médicaments comme des bonbons. Ils veulent juste que ça fasse passer la douleur. Mais la vie, c’est pas un jeu. Si tu prends du lithium, tu dois te comporter comme un patient, pas comme un consommateur. Arrête de croire que tout est sans risque.

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  • Estelle Leblanc
    Estelle Leblanc dit:
    novembre 23, 2025 at 23:51

    En tant que pharmacienne en psychiatrie, je confirme : l’interaction lithium-NSAID est l’une des plus sous-estimées dans la pratique clinique. Le mécanisme pharmacocinétique est bien documenté : inhibition de la filtration glomérulaire via COX-2 → rétention du lithium → augmentation du taux sérique. Le pire ? Les patients ne signalent pas les OTC. Il faut systématiser les alertes dans les dossiers électroniques, et former les pharmaciens à interroger systématiquement sur les antécédents de traitement psychotrope - pas seulement les antidépresseurs.

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  • Sébastien AGLAT
    Sébastien AGLAT dit:
    novembre 24, 2025 at 12:22

    Je suis bipolar type I, sous lithium depuis 15 ans. J’ai eu une crise de toxicité il y a 3 ans après une prise d’ibuprofène pour une tendinite. J’ai été hospitalisé. J’ai perdu 3 semaines de travail. Je ne savais rien. Personne ne m’avait parlé de ça. Aujourd’hui, j’ai une carte dans mon portefeuille qui dit : « Je prends du lithium. Évitez les NSAID. » Je la montre à chaque médecin. Si ça peut sauver un seul patient, ça vaut le coup.

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  • James Schnorenberg
    James Schnorenberg dit:
    novembre 26, 2025 at 00:57

    Vous parlez de « lésions rénales irréversibles », mais vous omettez que 87 % des patients concernés sont âgés de plus de 60 ans, avec une comorbidité rénale préexistante. Ce n’est pas une interaction médicamenteuse isolée - c’est un échec du système de soins pour les personnes âgées. La question n’est pas « pourquoi les NSAID sont dangereux ? » mais « pourquoi les patients âgés sous lithium sont-ils encore prescrits des NSAID sans évaluation rénale ? » La réponse : parce que la médecine est encore fragmentée. Et vous, vous faites juste de la sensibilisation. Pas de la réforme.

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  • Celyne Bondoux
    Celyne Bondoux dit:
    novembre 27, 2025 at 01:13

    Je me demande… si le lithium est si précieux pour prévenir le suicide… et que les NSAID peuvent le rendre mortel… alors pourquoi ne pas considérer que la douleur physique, elle aussi, est une forme de souffrance qui peut mener à la mort… ? Est-ce qu’on sacrifie la santé rénale pour sauver la vie mentale… ou est-ce qu’on sacrifie la vie mentale pour sauver la santé rénale… ? Et si la vraie question, c’était : comment vivre avec une douleur… sans détruire son corps… ni son esprit… ?

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  • Julie Lavigne
    Julie Lavigne dit:
    novembre 27, 2025 at 11:02

    On parle de risques, de toxicité, de protéines, de prostaglandines… Mais personne ne parle du silence. Du silence des médecins. Du silence des patients qui n’osent pas dire « j’ai pris un anti-inflammatoire ». Du silence des systèmes qui ne veulent pas voir. La vraie maladie, ce n’est pas le lithium. Ce n’est pas l’ibuprofène. C’est notre incapacité à écouter. Et à dire la vérité, même quand elle fait peur.

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